toto

Sous ce titre à la Souchon se cache la tête à Toto. Toto a 30 ans tout pile en 2014. Son itinéraire est une accumulation de zéros jusqu’à l’obtention d’un poste de bibliothécaire et d’un salaire étrangement calqué sur sa date de naissance. Cette œuvre réaliste narre par l’exemple les tribulations d’une génération qui a grandi pendant la guerre du Golfe et a accédé au monde du travail au début de la crise (j’ai moi-même commencé à chercher du travail en novembre 2007 alors que la crise des subprimes éclatait outre-Atlantique).

Samuel Lévêque fut d’abord plutôt gâté par la vie. Il s’épanouit dans une famille qu’il qualifie de la classe « moyenne » mais qui de mon point de vue s’apparente plutôt à la classe moyenne + : ses parents sont profs. Ainsi doté d’un solide capital culturel, il décroche un diplôme « dans des domaines où les besoins sont avérés et le nombre d’étudiants formés en rapport avec le nombre d’offres d’emploi, pas un vague DEUG abstrait en sociologie des pygmées ».

Samuel Lévèque

Ce précieux sésame lui permet d’abord d’entrer dans l’antre de Cultura, une enseigne dont la politique RH est à la hauteur de la politique culturelle. Puis, Samuel Lévêque fait ses armes chez ONG conseil, plateforme qui fournit de jeunes et dynamiques porte-voix toujours prêts à haranguer le chaland au beau milieu de la rue. Ces emplois riment avec précarité, pauvreté et flirtent dangereusement avec l'exclusion sociale.

Malgré la noirceur du tableau, nous ne sommes pas acculés par les méandres qui jalonnent le parcours du narrateur. Le gaillard a depuis pris de la hauteur. Il s’en est « sorti ». Ainsi le discours est vif, piquant, ironique et parfois drôle. C’est pas parce qu’on est dans la ***** qu’il faut faire la gueule ! Ainsi ni plainte, ni pathos. Peut-être fut-il à l’époque déçu, voire dégouté ou haineux envers cet assommant système. Ces sentiments ne transparaissent toutefois pas. Cette ellipse rend le récit digeste et même très plaisant.

De la pointe de sa plume décapante, Samuel Lévêque dresse le portrait d’une génération qui, si elle n’a pas bénéficié d’une veine magistrale et/ou sacrifié ses rêves en choisissant un parcours dicté par le climat social, en a bavé ou en bave encore. Malgré nos diplômes, notre persévérance et nos multiples talents, nous sommes maintes fois passés près de l’exclusion. Le fil de la chance n’a jamais été aussi mince. Devant ou derrière, c’est selon. Une belle école de la modestie. Gageons que nous n’oublierons jamais cette difficile naissance au monde du travail et ne traiterons pas à notre tour dans 20, 30 ou 40 ans les jeunes de « petits cons ».