Après avoir ingurgité deux insipides souplettes de lettres, je ne voulais plus me tromper. Un jus tonique et gouleyant était fermement attendu. Et je n’ai pas été déçue en choisissant Brooklyn follies de Paul Auster. Ce roman d’excellente facture m’a littéralement « enlivrée ». Il s’agit d’un cru racé et soyeux. Comme un breuvage exquis, on aime à en savourer et en décomposer chaque note, gorgée après gorgée on le goûte lentement, il est long en bouche, on s’en souvient immuablement après la dégustation…

Je connais peu la littérature américaine contemporaine. Toutefois, je garde un souvenir ému des quelques romans : Dalva de Jim Harison, Into the Wild de Jon Krakauer, La Route de Cormac MacCarthy. L’immensité et la splendeur des paysages font écho à l’âme des personnages. La correspondance de ces dimensions est saisissante. J’avais brièvement fait connaissance avec l’écriture de Paul Auster, il y a quelques années, grâce au Noël d'Auggie Wren, une nouvelle adaptée pour le jeune public par l’illustrateur français Jean Claverie. Paul Auster ne décrit pas les vastitudes américaines, ses décors sont urbains et humains. 

    Brooklyn follies visuel de couverture         Paul Auster

Brooklyn follies narre les tribulation de Nathan Glass, un jeune retraité venu s’installer à Brooklyn pour couler des jours tranquilles. Son divorce, son cancer et les trente ans qu’il a passé au sein d’une compagnie d'assurances sont désormais derrière lui. Il décide de consigner dans un livre ses souvenirs, ses pensées, ses grandes et petites histoires mais aussi celles des gens qu'il a croisés, rencontrés ou aimés. Un matin de printemps, Nathan retrouve son neveu Tom dans une librairie. Perdu de vue depuis de longues années, ce garçon reprend très vite la place qui fut la sienne dans le cœur et dans la vie de son oncle. Et c'est ensemble qu'ils vont dorénavant partager leurs émotions, leurs faiblesses, leurs utopies, mais aussi et surtout, le rêve d'une vie meilleure.

Le style est brut voire sec. Dépourvu d’ornement, le vocabulaire et les phrases toujours simples, précis, laconiques. Pas de description physique des personnages ou de peinture des paysages. Auster s’intéresse à l’âme humaine qu’il dépeint en situation. Ainsi se dessine une galerie de personnages à travers des attitudes, des inspirations, des mots et des maux. Car s’ils sont invariablement optimistes, chaque être est ici blessé et en quête d’autre chose, un destin qui transcenderait le quotidien dans lequel il évolue. Nathan cherche à reconstruire une vie paisible, Tom à trouver sa voie professionnelle et amoureuse. Emane d’eux un optimisme, une profondeur et une force qui nous enthousiasme, nous porte et nous lie intimement à leurs destins.

Brooklyn         brooklyn-folies

L’une des intrigues qui mobilise nos protagonistes est la recherche de la mère absente de Lucy, la nièce de Tom. En fuite, Aurora a envoyée Lucy se réfugier à Brooklyn. Malgré son mutisme inquiétant, la fillette soude encore davantage l’amitié de l’oncle et du neveu. Ce personnage nous ramène continuellement à l’abîme laissé par une mère, une sœur, une nièce. Quoi qu’il arrive, l’ombre plane… S’il trouve une dénouement heureux, ce file rouge pose en filigrane la question des sectes et plus largement des dérives de la religion. L’aventure d’Aurora fait écho à l’aurore de l’islamisme. Le prénom n’a certainement été choisi au hasard. A la veille du 11 septembre, annoncé dans les dernières pages du roman, ce leitmotiv paraît a posteriori annonciateur voire prélude aux cauchemars de l’Amérique contemporaine. Toute-puissante hier, touchée de plein fouet par la simple « grâce » de Dieu aujourd’hui.  

La physionomie simpliste de l’écriture d’Auster est en fait le vecteur de messages à différents degrés oscillant entre optimisme et profond désarroi. Les situations et les actes les plus anodins finissent par s’emboîter et le schéma narratif par trouver un sens général. L’art de rationaliser les événements et de nous renforcer dans l’idée que les faits du hasard ne sont jamais vains est parfaitement maîtrisé. Remis en perspective, ces épisodes dressent une chronique des temps modernes dont la fluidité est surprenante. Le microcosme initialement brossé rencontre in fine le macrocosme d’une monde global dont l’avenir est incertain.

Bravo Monsieur Auster, grâce à vous, j’ai retrouvé L’IVREsse !